Cindy Rojot anorexie
Quoi de mieux q'un selfie pour illustrer le propos !

 

Je suis diététicienne spécialisée dans l’anorexie mentale. Ce n’a pas toujours été le cas. 

Tu entendras à mon sujet que je suis extravertie, confiante, à l’aise, prétentieuse, égocentrée, fière, sûre de moi. Je déteste ça ! En même temps, entendre le contraire me déplairait.

J’aime parler de moi, je m’aime, pourtant sur mes réseaux je ne publie ni photo, ni info personnelle. Pudeur ou inhibition par peur du jugement, je n’ai pas encore tranché. Peut-être ne devrais-je pas trop intellectualiser mon rapport à la perception qu’ont les autres de moi et en même temps qui serais-je si j’arrêtais de philosopher sur mes pensées ? N’est-ce pas là l’essence même de mon narcissisme ?

Aujourd’hui, j’ai envie de partager, même si cela doit m’exposer. J’accompagne depuis des années des personnes qui me font confiance. Confidences, révélations, prises de risque, je reconnais chez toutes ces personnes, le courage d’aller à la rencontrer de soi pour vivre en harmonie, un jour, peut-être.

Si j’utilise la première personne pour écrire ici, c’est pour te parler de moi, aucunement pour me singulariser. J’essaierai de nuancer le moins possible. Cette nuance qui me semble être la condition sinéquanone de tout raisonnement intelligent. Mais j’en fais un double usage. Celui de ne jamais prendre position, en observant une situation comme toujours plus complexe qu’il n’y paraît. C’est vrai, tout est infiniment complexe. Pourtant cette neutralité permanente ne peut-elle pas devenir toxique ? Pour moi d’abord, en niant mes réactions spontanées, nées de mes conditionnements. Pour toi que j’accompagne, qui cherche certainement une reconnaissance de ce que tu vis avant toute chose.

(Heureusement que j’avais promis de ne pas trop intellectualiser.)

Je viens d’accoucher pour la seconde fois. Des jumelles. Cette aventure a changé ma vie à tout jamais. J’ai traversé la douleur physique, la douleur psychique et frôlé la mort. J’ai compris des périodes de ma vie passée et je désire maintenant être honnête avec moi et donc avec toi.

Naître est traumatisant : le changement d’environnement, la brutalité d’un accouchement voie basse, respirer, manger. Et ce n’est que le début car après c’est l’histoire de la vie qui viendra parfois nous chatouiller parfois nous bousculer voire nous faire tomber.

Non je ne vais pas te parler du fait de devenir mère et blablabla c’est merveilleux. Je trouve ça aussi merveilleux que de naître. Autrement dit, pour moi c’est douloureux, challengeant, excitant mais en rien un accomplissement.

Ma seconde grossesse fut vertigineuse. D’abord, des premiers jours physiquement très difficiles, mon premier arrêt maladie en 15 ans de vie professionnelle. Ensuite, l’annonce des jumelles. Si j’ai accueilli mon premier enfant, j’avais l’impression cette fois-ci d’être squattée. Je le dis avec bienveillance. On s’est invité chez moi, dans la pièce la plus intime. Est-ce toi qui reviens ? Cet enfant que j’ai difficilement choisi de ne pas laisser vivre ? Ma première claque, celle de voir arriver dans mes pensées cet évènement que j’avais pris soin de cacher là où je ne le retrouverai pas. Vite, j’ai trouvé une nouvelle planque. 

Pas le temps de ressentir de la tristesse et de la colère contre moi-même alors que j’accueille, baignant dans mes émotions, ces deux enfants qui n’ont pas demandé à être là. Je dois les protéger, dès maintenant. C’est ma priorité depuis la naissance de mon fils : préserver mes enfants de mes émotions. Elles sont tellement envahissantes. Ils ne seront jamais ma ressource, je me le suis promis, tout faire pour ne pas peser sur eux. Je veux qu’ils soient libres.

Arrive bientôt le diagnostic d’un problème. Le genre de problème qui amène les soignants à vous dire que vous pouvez avorter jusqu’à la veille de l’accouchement. Une pensée interdite, pourtant tout doit être envisagé. La question s’est tout de même posée jusqu’au 6e mois avant que nous décidions de tenter coûte que coûte d’aller au bout. Peut-être au détriment de notre avenir, de celui de notre fils.

J’ai cumulé un bon nombre de complications de grossesse. Il fallait que je me déconnecte de la souffrance physique et mentale. J’ai lâché le contrôle. Je suis partie dans mes pensées, les plus lointaines. J’y ai découvert, je crois, quelque chose d’insoupçonné jusqu’alors.

Première réalisation

À l’aube de mes 16 ans, je quittais ce jeune homme. J’ai laissé cette relation me priver de nombreuses libertés. D’abord celle de croire en les autres et en moi. L’impression de devoir me référer à l’autre a écrasé la désinvolture du début de mon adolescence (je me suis bien rattrapée ensuite). Pendant ma dernière grossesse j’y ai repensé. Ou plutôt le souvenir s’est invité pour me présenter cette période de ma vie que j’interprète aujourd’hui comme un épisode d’anorexie mentale. Incroyable ce vestige de mon adolescence si bien enfoui, déterré deux ans après avoir enfin reconnu que je ne souhaitais plus travailler pour les sportifs ou autre patient, mais bien uniquement avec les TCA.

Moi qui me suis défendue de toute difficulté alimentaire. Alors oui, j’ai eu des complexes, je ne suis pas sans rappeler que j’ai dansé pendant 17 ans, que mon père était très sportif et que ma mère souffrait d’un contrôle alimentaire important avec des variations de poids qui en disait long sur son état moral. Pourtant je n’ai pas le souvenir de m’être privée.

Le désir d’un ventre plat oui, mais le miroir du matin franchi, cela ne me préoccupait guère. Un souvenir précis me revient. Vers les derniers mois de cette relation, je me retrouve sur mon lit, allongée après avoir grignoté un long moment. J’ai une gêne digestive comme on peut facilement l’imaginer. Sur le dos, mon ventre culmine le reste de mon corps. Je l’observe, je lève mes vêtements, le touche et réalise. Qu’est-ce que je fais, pourquoi je me laisse aller, moi qui ai toujours été mince. Ce ventre me dégoûte. Il incarne un mal être, j’y vois une prise d’otage. Alors c’est bon, je me prends en main dès demain. Je reprends les rênes de ma vie. Je vais le quitter et perdre du poids.

Ce printemps 2003, je me suis mise à pratiquer du sport, tous les jours, dans ma chambre. Mille abdo par jour. Le pire c’est que cela me semblait facile. J’étais très sportive mais pour la première fois, c’était pour l’esthétique. S’en suivent six mois à manger de moins en moins, jusqu’à une pomme par jour. Je ne mangerai rien d’autre pendant plusieurs semaines, mois. Je ne me prive pas, c’est la canicule, la chaleur me coupe l’appétit, n’est-ce pas ? Avec le recul et mon métier aujourd’hui, tout cela me fait sourire. Vous comprendrez que j’ai une autre lecture aujourd’hui que l’explication de la canicule. J’ai de la tendresse pour cette ado comme pour mes patients. Ou plutôt j’ai de la tendresse pour mes patients comme j’en ai pour la jeune femme que j’étais. Je dois le dire, reconnaître. Sinon je serais une menteuse alors que maintenant je me souviens et je comprends.

J’aimerais savoir pourquoi, comment le contrôle s’est envolé. Quelle est la recette du rétablissement ? Je rêve de comprendre pour toi. Ce ne fut qu’un court épisode, nié pendant des années. Il ne m’en est restée qu’une alimentation émotionnelle sans privation aucune. Je dirais que je suis devenue spontanément une mangeuse intuitive, régulant tous mes apports selon mes perceptions hédoniques.

C’est un peu plus tard que je dois choisir mon orientation post bac. Mon père me parle de la diététique depuis au moins deux ans, moi j’aime la biologie. Je pars en fac de bio. Immature et peu autonome, cette première année est un échec, je me réoriente. Mon père revient avec ce métier de diététicien. À ma grande surprise, il faut faire génie biologie pour devenir diet’, je ne sais pas en quoi consiste ce métier au-delà des idées reçues. J’envoie ma candidature. Tu connais la suite, je finirai par me prendre de passion pour la relation à l’alimentation et au corps que bien plus tard

Deuxième réalisation

Cette grossesse se poursuit, je rêve d’accoucher, je n’en peux plus. J’ai un RDV de contrôle à l’hôpital. J’y vais tête baissée et je préviens tout le monde, j’accouche aujourd’hui, je ne partirai pas d’ici. Quand je décide quelque chose tu sais … Deux heures après j’étais en salle de naissance !

L’arrivée des filles s’est faite naturellement et facilement. Je ne suis même pas sûre d’avoir participé. Je crois qu’elles ont fait tout le travail. Je les contemple, il y a beaucoup de monde dans la salle, nous sommes peut-être une douzaine. Je me sens focalisée sur les filles qui sont sur moi. Elles sont merveilleuses. Je ne sais plus où est mon compagnon, il est pourtant juste là, petit à petit tout semble s’éloigner, je vois, je suis là et en même temps je deviens spectatrice. J’entre en état de dissociation. Je suis en train de partir. Résonne en moi les mots de l’anesthésiste qui me tient le bras : « Vous avez froid ? Essayez d’arrêter de claquer des dents ». Je ne contrôle rien, après de nombreux gestes médicaux, je ferme les yeux. 

Je resterai détachée émotionnellement pendant plusieurs jours. C’est chouette l’état de dissociation, aucune émotion, ça me fait penser à l’héroïne si j’en crois ce qu’on me dit. Ni peur, ni douleur morale, ni colère. Même l’accueil de mes filles ressemble plus à de la contemplation qu’à de la joie. J’étais là et pas là à la fois.

Quelques jours plus tard, je reviens, je comprends. C’est à ce moment que ça devient compliqué pour moi. Avant, je garde de bon souvenir. Depuis ce jour de prise de conscience, je crains moins pour mes enfants et plus pour moi. Je compte à nouveau. Désormais je crains de ne pas réussir à rester auprès d’eux. Et si je les avais laissés seuls, mon compagnon et ces trois trop aimés ?

Je comprends que chaque instant est précieux, je n’ai plus peur de mourir, je garde un bon souvenir de cette presque mort. Aujourd’hui je mesure la valeur de chaque seconde.

Il y a tellement de secondes que je me suis laissées dérobées par la vie. Dorénavant, je possèderai chaque instant de ma vie, ce qui ne signifie pas contrôler mais vivre. Je me promets maintenant de tout faire pour rester en vie, pour eux, pour moi. Je commence par remettre en question certaines préoccupations. Finalement je préfère peser lourd sur mes enfants avec toutes mes émotions que d’être absente. Je ne vais pas te faire l’exposé exhaustif de toutes mes inquiétudes. Je te parlerai simplement de l’une d’entre elles, celle de la relation au corps.

Troisième réalisation

20 et 22,5. Ce sont les kilogrammes qui ont accompagné mes deux grossesses respectives. Le corps post-partum c’est quelque chose, comme dirait mon mec, tout se barre en guenille ! Avant ma première grossesse, j’avais des complexes. Après la naissance de mon fils, j’habitais ce corps inconfortable, que je ne reconnaissais plus. Pourtant je m’y sentais mieux. Je le trouvais laid, en revanche plus confortable du point de vue de ma féminité, de ma relation au désir. Mêmes complexes, mais un ressenti bien moins incommodant, voire agréable. Je me sens bien en moi, ce corps est moi, je suis lui, nous sommes un. Nous ne serons plus jamais séparés.

J’ai accouché il y a bientôt 5 mois pour la seconde fois. Les kilogrammes s’effacent seuls laissant derrière eux les stigmates d’une tension physique et psychique. En outre, une déchirure abdominale (diastasis) laissant mes viscères fuiter en avant, me laisse un ventre de femme enceinte. Je ne peux plus contenir à l’intérieur. La symbolique est puissante ! Mon ventre culmine à nouveau, cette fois-ci c’est la libération des otages.

Je me regarde dans le miroir, de face, de profil, de dos à l’aide d’un second miroir. Je m’épie, c’est étonnant, mon corps est difforme et gracieux à la fois. Je ressens de l’affection, de la bienveillance pour lui. Il a beaucoup subi ces derniers mois. Je lui veux du bien. Je ne suis pas encore sortie des évènements post-partum. Peut-être encore quelques chirurgies en vue pour être en parfaite santé. Je dois nous protéger.

Alors te dire que je me trouve belle serait illusoire.  Pourtant je me trouve belle, enfin ! De la même manière que mon compagnon et mes enfants sont beaux. Je peux contempler leurs défauts tout en me disant « oui, ils sont les plus beaux du monde ». C’est l’effet du filtre de l’amour. Si ça se trouve ils sont moches, mais je ne le vois pas. Alors oui je crois que j’ai trouvé le graal. Je m’aime donc je suis belle.

J’ai accouché prématurément la première fois, cette fois-ci j’ai accouché deux fois. Je ne parle pas de mes grossesses, à bon entendeur.

J’ai trouvé la voie de l’amour, je voulais te le dire et je m’engage à faire tout mon possible pour te montrer le chemin. Je n’ai jamais été aussi convaincu d’être à ma place en accompagnant les personnes vivant avec un TCA.

Cindy

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